Jésus dans l’Islam

 

         Je suis tombé récemment sur un site Internet très fourni, ici, où des musulmans expliquent leur vision de Jésus, avec force arguments textuels, historique, logiques, moraux, etc. Pour résumer, l’Islam diverge du christianisme sur un point fondamental (parmi d’autres) : pour les musulmans, Jésus n’a pas été crucifié, mais il a été remplacé à la dernière minute par un autre larron, qui, selon certains, était inconnu, ou qui, selon d’autres, n’était personne d’autre que Judas !

 

« 157. et à cause leur parole : «Nous avons vraiment tué le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager de Dieu»... Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié; mais ce n'était qu'un faux semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l'ont certainement pas tué. » Coran, sourate Les femmes.

 

         Les auteurs du site, qui ne parlent certainement pas de leur propre chef, mais qui suivent l’enseignement traditionnel, en déduisent cette conclusion logique : « le dogme de sacrifice et de salut est un dogme qui n'a aucune relation avec ce qu'enseignent les prophètes et donc Jésus » (Rubrique « Jésus fut-il crucifié », alinéa « Le péché et le salut en Islam »).

         Je ne reprendrai pas tous les arguments concernant les textes, les chronologies, les subtilités de traduction, etc. Ce serait parfaitement ennuyeux et inutile. C’est au cœur du lecteur que je vais m’adresser. Ce que l’Islam récuse en refusant d’envisager que Jésus a été crucifié, ce n’est pas un simple détail historique. Les musulmans de ce site le savent bien, ce qui compte, c’est « le dogme du sacrifice et du salut ». Ils n’ont de cesse de répéter c’est que « chaque personne est responsable de ses propres actes » et ils citent à l’appui le Coran : « aucune [âme] ne portera le fardeau (le péché) d'autrui » (Coran 53.38). 

         Ce qui est scandaleux pour eux comme pour les contemporains de Jésus, c’est en fait l’amour débordant de Jésus dont il nous donne l’exemple : pardonner, aimer notre prochain comme nous même, aimer nos ennemis, donner notre vie pour sauver celle de ceux que nous aimons. Jésus, selon l’enseignement chrétien, aime les hommes qui croient en lui au point de donner leur vie pour eux. Il porte « le fardeau d’autrui », n’en déplaise à celui qui a écrit le Coran. C’est ce que fait aussi chaque véritable chrétien, en pardonnant les offenses de ceux qui l’ont offensé.

La justice exige une égalité : pour chaque mal causé, subir un mal équivalent. « Œil pour œil, dent pour dent ». Ce qui nous semble injuste, à nous tous, ce n’est pas que des hommes commettent des méfaits, mais que ces méfaits restent impunis. Or celui qui pardonne subit le mal sans demander qu’un mal équivalent soit infligé à ses agresseurs. Celui qui pardonne porte donc tout seul le poids du mal, d’un mal que son agresseur devrait porter, mais que lui, chrétien, porte à sa place, par amour. Pardonner, c’est cela : porter le poids d’un autre, par amour. Du point de vue de la justice, c’est en effet scandaleux, cela l’était du temps de Jésus, et cela l’est encore. Car pardonner, se sacrifier, c’est laisser une injustice impunie.

Jésus, dans les Evangiles, nous exhorte à aimer plus nos prochains que la justice. Tous ses enseignements les plus célèbres vont en ce sens : « Que celui qui est sans péché jette la première pierre ! » « Aimez vos ennemis », « Tournez l’autre joue ! ». Ce sont aussi ses enseignements les plus scandaleux ! Car justement, ils minent la justice par en haut, si l’on peut dire, tandis que le diable mine la justice par en bas.

L’Islam trouve absolument indigne d’un prophète soutenu par Dieu d’être crucifié. C’est vrai, c’est un scandale : un innocent, un saint homme, est torturé et supplicié comme le dernier des criminels. L’Islam exige la justice : un juste doit recevoir comme récompense une vie heureuse sur terre. On ne peut que comprendre et partager cette exigence et ce sentiment d’indignation. Toutefois, ce que l’Islam ne comprend pas, c’est que la grandeur d’âme à laquelle nous appelle Jésus dépasse celle de cette justice rétributive « une bonne action, un bonbon ». Le Christ ne souhaite pas tant la justice, que le salut de ceux qui Le maltraitent : Il veut que celui qui Le frappe sur une joue se convertisse à l’amour, et cesse de Le frapper, en voyant qu’Il lui tend l’autre. Il ne veut pas la punition des méchants, mais leur renaissance dans la Vérité et l’Amour. Si l’on souhaite le salut des autres plus que la simple application de la justice, il faut se sacrifier ! Le Christ nous en donne l’exemple par son martyre !

Pourquoi Jésus nous demande-t-il de dépasser notre exigence de justice, de voir plus loin que « Œil pour œil, dent pour dent » ? Parce que la culpabilité de quelqu’un n’est jamais aussi claire que nous voulons le croire. C’est ce que Jésus nous enseigne : « Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens: Tu ne tueras point; celui qui tuera mérite d'être puni par les juges. Mais moi, je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère mérite d'être puni par les juges; que celui qui dira à son frère: Raca! mérite d'être puni par le sanhédrin; et que celui qui lui dira: Insensé! mérite d'être puni par le feu de la géhenne. (…) Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'oeil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ?  »

Par ces exemples, ce que Jésus veut nous expliquer, c’est que nos actes les plus insignifiants, comme une insulte, ou une colère injuste, aboutissent tôt ou tard à un crime, et qu’en conséquence nous mériterions d’en être puni comme si nous avions déjà commis réellement un crime. Nous participons tous, chaque jour, par notre froideur, notre envie, nos médisances, nos colères, nos lâchetés, à l’apparition quelque part dans la société d’un criminel qui commettra réellement un acte affreux. Nous disons en cœur : le monstre ! Mais nous ne sommes pas conscients à quel point nous l’avons poussé à agir, à quel point nous avons participé à l’accomplissement de son crime, à quel point nous étions avec lui lorsqu’il a violé, lorsqu’il a tué, lorsqu’il a volé, ou lorsqu’il a torturé.

Jésus critique nos définitions trop simplistes de l’innocence et de la culpabilité, définitions qui sont encore celles de l’Islam. Les musulmans croient qu’on est coupable de meurtre uniquement lorsque l’on tue quelqu’un, et que sinon, on est absolument innocent. Or Jésus critique cette vision optimiste, pour nous faire voir que nos désirs, nos faiblesses que nous croyons anodines, aboutissent à des crimes. De là, ce qu’Il nous exhorte de faire, c’est justement d’être miséricordieux avec ceux que nous considérons comme uniques coupables, et de nous regarder nous-mêmes avant de leur jeter des pierres. « Car on vous jugera du jugement dont vous jugez, et l'on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. »

L’Islam, en rejetant le fait que Jésus ait été crucifié, souhaite défendre une conception de la justice que le Jésus des Evangiles canoniques critique. C’est un retour au « Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi ». Il est donc clair que le Jésus du Coran n’est vraiment pas le même que celui des véritables chrétiens. Celui qui a écrit le Coran ressemble à Pierre dans cet épisode raconté par Matthieu :

 

« Dès lors Jésus commença à faire connaître à ses disciples qu'il fallait qu'il allât à Jérusalem, qu'il souffrît beaucoup de la part des anciens, des principaux sacrificateurs et des scribes, qu'il fût mis à mort, et qu'il ressuscitât le troisième jour. Pierre, l'ayant pris à part, se mit à le reprendre, et dit: A Dieu ne plaise, Seigneur! Cela ne t'arrivera pas. Mais Jésus, se retournant, dit à Pierre: Arrière de moi, Satan! tu m'es en scandale; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes. » Matthieu 16.21-23.

 

Le rédacteur du Coran a les mêmes pensées, celles des hommes, non pas celles de Dieu ! Et Jésus a dit à leur intention : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. »

 Mais le plus grave, c’est qu’en voulant absolument sauvegarder la grandeur du « prophète Jésus », et lui épargner la crucifixion, comme Simon Pierre le souhaitait aussi, le Coran admet un fait qui devrait indigner tout chrétien : à la place de Jésus, on crucifie quelqu’un d’autre, de parfaitement inconnu, et de toute façon, parfaitement innocent, dans la mesure même où Jésus est crucifié alors qu’il est innocent.

L’hypothèse musulmane selon laquelle c’est Judas qui aurait été crucifié à la place de Jésus satisfait notre sens de la justice immanente, et ne nous semble pas si scandaleuse, bien qu’elle invalide le sacrifice du Christ : le méchant serait tombé dans son propre piège. Mais cette hypothèse n’est pas celle du Coran, mais celle d’un évangile apocryphe récupéré pour justifier le Coran, le Pseudo-Evangile de Barnabé. Il y a plein d’autres hypothèses dans la tradition musulmane. Par exemple :

 

« Ibnou Aby Hatim A-Nnassa'i rapporte que Ibnou 'Abbâsse a dit: "  Alors qu'il était avec douze de ses compagnons, Jésus dit: " " Certes, il y aura parmi vous ceux qui vont mécroire en moi après avoir cru en moi. Ensuite il dit: "Lequel d'entre vous voudrait prendre ma ressemblance, pour être tué à ma place et qui  sera alors mon compagnon dans le Paradis ?". Le plus jeune d'entre eux se leva et dit " Moi ". Il lui dit : " Assieds-toi ". Ensuite, Jésus demanda encore, et il (le plus jeune) se proposa de nouveau. Il lui dit " Assieds-toi ". Et à la troisième reprise, le plus jeune dit toujours: "moi ". Jésus  dit "Alors, c'est toi! ". Ainsi, le jeune prit sa ressemblance et fut donc crucifié en lieu et place de Jésus, après que ce dernier fût élevé au ciel à partir d'une ouverture dans le plafond de la maison. La chaîne de ce Hadith est juste, et infirme par conséquent le fait que c'est le chef des Juifs qui fut tué. »

 

         L’idée essentielle, c’est que Jésus, selon l’Islam, ne s’est pas sacrifié pour ceux qui ont cru en lui, mais qu’un de ses disciples s’est sacrifié pour lui, volontairement, quand ce n’est pas un parfait inconnu, ou bien Simon de Cyrène, cet homme que les Evangiles mentionnent comme aidant Jésus à porter la croix. Ce qu’il est important de souligner dans cette vision alternative de ce qui s’est passé sur le Golgotha, c’est qu’elle est strictement contraire à la vision véritablement chrétienne. Selon le Coran, Dieu sauve Jésus de la crucifixion en sacrifiant un innocent à sa place ! Un inconnu que le Coran ne mentionne même pas ! Or selon les Evangiles, c’est au contraire Dieu qui se sacrifie en Jésus afin d’épargner la vie des hommes !

N’est-il pas véritablement scandaleux de faire mourir un innocent pour sauver la vie d’un autre homme, fut-il prophète ? N’est-ce pas là une conception véritablement injuste ? Ce sont encore les faibles et les petits, qui meurent pour les grands, les prophètes, les dictateurs ou les rois ? N’est-ce pas là une conception absolument inconciliable avec le message d’amour du Christ ? N’est-elle pas son ennemi absolu ? Jésus n’a-t-il pas dit « Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. » ?

L’Islam prêche une conception humaine, trop humaine de la grandeur. Le Jésus musulman ressemble à un roi, pour lequel se sacrifient tous les pauvres mortels, tous ceux que l’histoire oublie. C’est absolument et explicitement contraire à la manière dont a agi Jésus, en tout cas, dans la version chrétienne de l’histoire.

 

« Vous savez que les chefs des nations les tyrannisent, et que les grands les asservissent. Il n'en sera pas de même au milieu de vous. Mais quiconque veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur; et quiconque veut être le premier parmi vous, qu'il soit votre esclave. C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie comme la rançon de plusieurs. » Matthieu 20.25-28.

 

Alors, entre un homme qui aurait demandé que quelqu’un se sacrifie pour lui, et un Dieu qui se serait sacrifié pour nous, qui choisir ? Je ne sais pas, j’hésite…

 

PS Cela mériterait un coup de gueule à lui tout seul, mais pour l’instant je me contenterai de faire remarquer que si l’on a bien compris les lignes ci-dessus, on en aura déduit par soi-même que le mot « martyre » n’a pas le même sens dans l’Islam et dans le christianisme.  Le martyre musulman est un combattant pour la foi, qui meurt les armes à la main, sur le champ de bataille contre les infidèles. Il va, selon le Coran, directement au Paradis. (En cela, d’ailleurs, il ressemble aux guerriers germaniques, qui vont directement au Walhalla s’ils meurent en héros).

Comme d’après l’Islam, « le dogme de sacrifice et de salut est un dogme qui n'a aucune relation avec ce qu'enseignent les prophètes », on ne peut se sacrifier dans l’Islam à la manière chrétienne, c’est-à-dire sans opposer de résistance physique, en priant pour ses ennemis. Le martyre musulman est au martyre chrétien ce que Jean Moulin est à Gandhi : c’est au mieux un résistant à l’oppression, qui meurt pour la cause. Et encore, je n’ai jamais entendu l’équivalent musulman de l'Affiche rouge !

Que fait un musulman quand il est en position de faiblesse ? Quand il vient de tout perdre ? Il en appelle à Dieu pour qu’Il le venge. Allah Akbar ! Cela démontre qu’il a foi en Dieu, mais aussi que Jésus Christ n’est pas un prophète de l’Islam !

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