Qu’est-ce que la possession diabolique ?

 

 

 

Semez une pensée et vous récolterez une habitude.

                   Semez une habitude et vous récolterez un caractère.

                   Semez un caractère et vous récolterez un destin. 

Sagesse hindoue

 

 

         Pour comprendre ce qu’est la possession diabolique, il faut d’abord comprendre ce qu’est l’état dit « normal » de tous ceux qui ne sont pas possédés. Ce qui effraie dans la possession, c’est la remise en question de la conviction que nous sommes les seuls maîtres à bord dans notre petit royaume intérieur. Ce qui est terrifiant dans l’idée de possession, c’est la possibilité de perdre le contrôle sur ce qui nous semble absolument et définitivement « à nous » : notre pensée consciente.

Avec l’idée de possession, c’est la certitude même qui a rendu mondialement célèbre notre Descartes national qui est mise en doute : le fameux « Je pense, donc je suis ».  Or, c’est sur cette certitude que Descartes a rebâti le monde après l’avoir détruit à coups de doute méthodique. Et, comme notre gloire nationale, chacun d’entre nous bâtit son monde sur ce roc qui semble inébranlable. 

L’idée de possession, c’est un tremblement de terre qui secoue nos fondements psychiques. C’est le « je pense » qui vacille. Et sans « Je pense », je ne suis pas. Si quelqu’un d’autre pense à ma place, selon l’impitoyable logique cartésienne, c’est lui qui est. Et il prend ma place.

        L’idée de possession est terrifiante proportionnellement à notre croyance en l’énoncé de Descartes.  Plus on croit que si on pense, on est, plus on a peur que si quelqu’un d’autre pense en soi, on n’est plus.  Mais est-ce que je suis si seul dans ma pensée ? Est-ce que je suis habituellement seul dans ma tête ? Est-ce que « je pense, donc je suis », ou n’est-ce pas plutôt « nous pensons, donc nous sommes » ?

Si l’on regarde attentivement ce qu’il se passe dans nos têtes, on peut voir qu’il y a tout un concert de voix là-haut. Si l’on fait attention et l’on écoute patiemment ce concert, on verra qu’il y a tout le temps plusieurs voix, que nos pensées sont en fait un dialogue « intérieur ». (Ceux qui sont familiers avec l’analyse transactionnelle ont déjà entendu parler de trois voix, au moins, les plus facilement identifiables : l’Enfant, l’Adulte et le Parent.)

        Comment se fait-il qu’il y ait en chacun ce concert de voix que l’on appelle avec orgueil « sa pensée » ? D’où nous viennent-elles ? Leur origine n’a rien de mystérieux : ce sont les voix d’autres êtres que nous avons entendus et aimés. Ce sont les voix de ceux auxquels nous avons ouvert notre esprit, ou qui y sont entrés de force. Nous ne pensons pas par nous-mêmes, en nous pensent les esprits que nous avons accueillis.

Cela n’a rien de magique : nous passons notre temps à imiter les autres, à appeler leur influence, ou à la subir : les professeurs cherchent à faire entrer certains esprits dans nos têtes, les écrivains, les dramaturges, les scénaristes, les réalisateurs, les publicitaires, les prêtres, les parents font de même.

Pourquoi faisons nous cela ? Parce que c’est ainsi que nous sommes faits : nous sommes les animaux les plus imitateurs qui existent sur terre. Sans imitation, nous ne serions pas ce que nous sommes : des êtres capables d’apprendre sans cesse.

        Nous n’avons pas de véritable pensée propre. Depuis le jour où nous avons appris à parler, nous n’avons fait que copier, imiter, reprendre les pensées des autres. Nous avons accueilli en nous tout un parlement de voix, que nous écoutons selon nos préférences sentimentales du jour. Nous avons suivi et nous suivons sans cesse d’autres, qui en suivent d’autres, qui ont suivi d’autres, etc. Nous suivons, donc nous pensons, je suis, donc je pense, c’est ainsi que nous fonctionnons véritablement, et non comme Descartes le décrit. Même la fameuse voix qui nous dit « Pense par toi-même ! » n’est qu’une voix parmi les autres.

        Notre état normal est un état d’influencé mental. Un homme qui n’entend pas des voix n’est pas un homme qui pense ! Mais nous nous plaisons tellement à croire que ce que disent toutes ces voix dans notre tête, c’est nous qui le disons ! Nous voulons tellement paraître originaux ! Mais c’est un secret de Polichinelle que personne ne l’est, que tous nous répétons des idées dont nous ne mentionnons pas l’auteur, soit parce que nous l’avons de bonne foi oublié, soit parce que nous ne le connaissons pas. Bref, même dans notre état normal,  nous ne sommes pas seuls dans nos têtes.

        Comment faisons-nous pour accueillir ces esprits dans nos têtes ? En les aimant. C’est notre cœur qui est leur porte d’entrée en nous. Ce qu’il faut souligner, c’est que ce ne sont pas simplement des idées que nous reprenons, parce qu’elle seraient intéressantes ou pertinentes. Non, nous reprenons des idées parce que nous voulons être comme celui qui professe cette idée. Nous voulons être celui qui dit « Tu as de beaux yeux, tu sais », et nous devenons dragueur ; nous voulons être celui qui dit « Les mains en l’air ! », et nous devenons policier ; nous voulons être celui qui dit « Tes péchés sont pardonnés » et nous devenons chrétien.

        Nous voulons être comme un tel, c’est pourquoi nous suivons ce qu’il pense et ce qu’il dit. On copie sa pensée pour qu’il s’incarne en nous. Plus encore, on est porté sans cesse à copier ceux qui semblent être forts, puissants, admirés, même malgré nous. Si cela n’était pas vrai, il n’y aurait pas de Star system ! Nous nous sentons vides, insignifiants, si nous ne suivons pas quelqu’un qui semble détenir une essence pleine et achevée, le bonheur total, et la gloire indéniable. Cette star nous attire malgré nous, même en l’absence de toute volonté consciente.

C’est souvent après-coup que nous remarquons que cette star nous attire et alors nous essayons de lutter consciemment contre cette attirance. Mais vivre sans star, sans modèle, sans idole, sans Dieu, sans guru, sans mentor, sans parents, c’est psychiquement impossible ! Bref, à l’état normal, nous subissons tous une possession douce, acceptée, et plus ou moins consciente. Ceux qui croient penser exclusivement par eux-mêmes sont tout simplement dans le déni !

        Les choses se gâtent dans un sens diabolique lorsque l’on devient fasciné par un esprit qui nous pousse progressivement vers notre propre destruction. Car tous les modèles, toutes les stars, tous les gurus ne se valent pas ! Un mannequin anorexique peut induire l’anorexie chez de jeunes filles qui en sont fascinées ! Une conception « gothique » et désespérée de la vie peut en pousser d’autres au suicide ! Un apôtre de la libération sexuelle peut pousser à la débauche ! Bien sûr, on ne peut pas traduire en justice les tops models, les chanteurs de Death Metal, ou les producteurs de films porno. L’influence psychique n’est pas punie par la loi, car devant elle nous sommes tous soi-disant libres et égaux ! C’est vrai en droit, ce n’est pas vrai dans les faits ! Psychiquement, nous ne sommes ni libres ni égaux !

        La loi n’est pas imparfaite, car à côté des influences qui peuvent être néfastes, voire criminelles, il y en a d’autres qui sont bénéfiques. La loi présuppose que l’homme se tourne vers ce qui est bien pour lui, et c’est une présupposition saine, généralement vérifiée dans les faits, sur une grande échelle statistique. Seulement voilà, le problème, ce sont ceux qui statistiquement sont négligés, les quelques pourcent qui se suicident, qui meurent de faim par adoration d’un tour de taille, ou qui massacrent leur famille dans un coup de folie.

        Les influences bénéfiques sont portées par des personnes bien particulières, tout comme les influences maléfiques. Ces personnes ne sont pas plus récompensées que les maléfiques ne sont punies. Ce peut être des écrivains depuis longtemps décédés, des poètes, des compositeurs, des saints, des révolutionnaires, ou bien Jésus.

        Nous tous, vivants, nous avons besoin de bons modèles pour être bons. Et peu importe que les modèles eux-mêmes soient vivants ou morts, car finalement, ils vivent tous dans la mesure où ils nous influencent.

        Mais il y a une concurrence entre les modèles pour la possession de notre cœur. Nous en suivons souvent plusieurs à la fois, nous faisons notre marché spirituel. Tout va bien tant que ces modèles ne sont pas incompatibles. Tout va bien tant qu’ils ne sont pas maléfiques.

        Mais le jour où un des esprits qui nous attirent est plus fort que nous, et que nous ne sommes pas d’accord avec ses injonctions, ses suggestions et ses actions, un combat inégal s’engage à l’intérieur de nous. Nous sommes irrépressiblement attirés vers le suicide, vers l’anorexie, vers le désespoir, vers le meurtre, mais nous résistons, péniblement, sentant progressivement le sol se dérober sous nos pas. Ce combat, c’est la possession diabolique !

Et comment vaincre ? En renforçant notre attirance pour les esprits bénéfiques, en appelant les bons modèles à la rescousse. Et les moyens d’appeler sont connus depuis toujours : la prière et l’action conforme à ce que ces modèles demandent. Prier Dieu, et faire ce que Dieu demande ! Sauf que voilà, les esprits maléfiques qui nous travaillent de l’intérieur s’attaquent en premier aux moyens qui pourraient les chasser, et les voir être remplacés par les esprits lumineux. Ils nous empêchent de prier et de faire le bien. On veut prier et on blasphème. On veut aimer autrui et on le hait. On veut être généreux et on est égoïste. On est réduit à l’impuissance.

C’est là que l’on a besoin de l’aide d’un exorciste. Quand on ne peut plus se rapprocher soi-même du modèle idéal du Bien, quand on ne peut plus avancer soi-même vers Dieu, on doit lui demander de se rapprocher de nous. Or tout véritable chrétien, est porteur de l’image de Dieu, c’est pourquoi tout véritable chrétien peut être exorciste. Tout véritable chrétien est porteur du Saint-Esprit, tout véritable chrétien est habité par le Christ. C’est le Christ qui console le malheureux, lorsqu’un véritable chrétien vient vers lui ! Car tout véritable chrétien est un homme qui essaie par la prière, l’action et l’enseignement d’invoquer le Saint-Esprit en lui. Tout véritable chrétien appelle Jésus pour qu’Il l’habite ! Comme le dit Paul, pour que « Dieu soit tout en tous » (1 Cor. 15.28)

        L’exorcisme, c’est chasser de l’âme de quelqu’un le modèle diabolique qui le tourmente et le remplacer par le modèle divin. On ne peut se défaire par soi-même d’un modèle psychique puissant, surtout si ce modèle est dictatorial, tyrannique, violent ! Sans aide extérieure, on ne peut échapper à son emprise. Le modèle maléfique corrompt notre volonté même !

        Un véritable chrétien, par son exemple, nous aide à prendre le dessus sur ce modèle néfaste. Un véritable chrétien nous influence en bien pour que progressivement nous puissions nous tourner tous seuls vers la source de tout Bien. Il n’a pas besoin de charismes particuliers pour cela : s’il est véritablement chrétien, il imite le Christ, il ressemble au Christ, et il fait les actions du Christ. Il n’a pas de mérite particulier, à part de suivre ce modèle. « Le disciple n'est pas plus que le maître, ni le serviteur plus que son seigneur. Il suffit au disciple d'être traité comme son maître, et au serviteur comme son seigneur.» (Matthieu 10. 24-25)

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